Ségolène Royal, une lame d'acier

Publié le par Eva_bien

Il faudrait être de mauvaise foi pour le contester : dans la bataille pour l'investiture présidentielle, Ségolène Royal se montre depuis des mois d'une cohérence absolue, d'une logique implacable, d'une détermination granitique, d'une confiance en elle inébranlable. Elle ne confirme pas seulement une virtuosité sans égale ­ à gauche ­ dans la promotion de son image personnelle, dans l'art de faire scintiller la lumière et brûler l'encens à ses pieds, comme s'y emploient avec constance le gros de la presse et la quasi-totalité des médias, soudain métamorphosés en cérémoniaires éblouis (sa dernière interview à TF1 relevait même du culte païen). Elle démontre aussi une science du moment, une intuition tactique, voire un véritable sens stratégique que pratiquement personne ­ mea culpa ­ ne lui connaissait jusqu'ici.
Ségolène Royal est une lame d'acier.
Elle a compris, mieux que quiconque, que les adhérents du PS n'allaient pas désigner dans quatre semaines un ou une présidente, mais un ou une candidate. Il ne s'agit donc pas de convaincre, mais de plaire, pas d'expliquer, d'exposer, de détailler, mais d'évoquer, d'effleurer, d'éveiller un écho. Ségolène Royal joue logiquement des symboles, des allusions, des sentiments, surtout pas des dossiers, des options, des engagements. C'est une candidature terriblement efficace parce que c'est une candidature méthodiquement allusive qui mobilise la subjectivité, l'implicite, sans jamais se découvrir. Ainsi a-t-elle su réussir une percée éclair au moment où les hiérarques socialistes ­ François Hollande en tête ­ reprenaient leur souffle au lendemain d'un congrès laborieux. Elle qui ne s'est jamais mêlée de la vie interne du PS a donc pu alors apparaître comme une alternative fraîche et neuve, féminine et différente aux pénibles bras de fer qui transformaient les combats de courants en défis de comptoirs. De même avait-elle démontré, auparavant, comment on construit une popularité enviable en préparant soigneusement de rares et brèves interventions, toujours télévisées, tache pastel inédite au milieu des tristes couleurs masculines. Au lendemain du triomphe socialiste aux élections régionales, on ne remarquait qu'elle sur les photos, image symbolique de la victoire effaçant littéralement la vingtaine de figurants gris sombre, tout aussi valeureux qu'elle, mais désormais destinés à être rejetés dans l'ombre par la bénéficiaire d'un succès collectif qui, en bonne justice, aurait dû, en priorité être attribué au Premier secrétaire. Ségolène Royal est une grande professionnelle de la communication politique.
Ainsi, ayant pris l'ascendant avant même que s'engage vraiment la bataille de l'investiture, a-t-elle fait le choix de la campagne la plus laconique et la mieux verrouillée. Puisqu'elle a la popularité, qu'elle draine la sympathie, pourquoi diable prendre le risque d'exposer ses intentions, pourquoi courir le péril d'avouer ce qu'elle voudrait faire ? Ségolène Royal a des valeurs et des convictions ­ notamment une foi d'airain en elle-même ­, elle le répète et cela doit suffire. Les malheureux qui, au départ, auraient voulu en savoir plus et s'aventuraient à lui poser des questions aussi brutales que «Quelle décision prendriez-vous sur le Liban ?» (ou l'Irak, ou la Corse, ou les institutions européennes, ou la Turquie bien sûr) se voyaient rembarrés de belle manière. N'y avait-il pas là l'aveu d'une irrépressible misogynie ? S'inquiéter d'une diagonale du flou aussi délibérée, n'était-ce pas lui manquer de respect ? Sur tous sujets, sur tous terrains, elle a depuis maintenu cette ligne infranchissable d'une poigne de fer.
A Lens, elle a fait le service minimum avec le sourire maximum. Dès qu'il s'est agi de débattre avec ses deux concurrents rescapés, elle s'est récriée. Pourquoi s'affronter, pourquoi s'interpeller, pourquoi s'affaiblir avant le combat décisif contre Nicolas Sarkozy, puisque dans son esprit les jeux sont faits ? Faute d'avoir pu empêcher la confrontation (le bureau du PS a eu la rare intrépidité de lui tenir tête), elle a exigé de le corseter comme le faisait l'ORTF durant la préhistoire de la télévision. Les questions seront donc connues d'avance, ce qui garantit les réponses les plus convenues et les plus inoffensives. La démocratie de participation, chère à Ségolène Royal, ne risque pas de tourner à l'anarchie.
Il y a, derrière cette séduction cadenassée et cette popularité barricadée, une tentation de la démagogie qui affleure. Pour choisir le candidat ou, de préférence, la candidate, fiez-vous à sa bonne mine, admirablement photographiée. Pour les détails secondaires, voyez le projet du PS, adopté par tous et qui ne casse pas trois pattes à un canard. Pourquoi s'engager plus avant quand il suffit de proclamer «Mon opinion est celle du peuple français» et de prôner la multiplication de référendums d'initiative populaire ? Ainsi pourrait-on inaugurer une présidence de ratification.
Evidemment, avec ce schéma, la peine de mort n'aurait jamais été abolie, les réformes ingrates resteraient toutes à faire, et l'on imagine aisément ce que donnerait une consultation sur l'immigration, la justice ou la sécurité. Avec la démocratie d'opinion, avec la République ségolénienne, le chef de l'Etat ne s'engage pas, n'explique pas, n'éclaire pas, n'ouvre pas la voie. Il recueille l'opinion populaire de l'instant (elle varie souvent), il la promeut, il la sacralise. Inutile de prendre le risque de décisions impopulaires quand il suffit d'accrocher le tender présidentiel à la locomotive de l'opinion.
Alain Duhamel
 (c) Libération, 18/10/2006

Publié dans rubrique d'éva...

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enzo d'aviolo 19/10/2006 21:00

merci pour la pub, fidèle lecteur...o;)))

eskaloo 19/10/2006 20:25

Tristes horizons électoraux...

les marques du plaisir 19/10/2006 17:22

tu devrais jeter un oeil sur le blog d'enzo et étienne

lesyeux 19/10/2006 16:46

si la formule n'était pas déjà reservée je dirais.. un petit  air .de  la force tranquille....mais elle en a l'arrogancemais...mais... gaffe ! on va voir si elle plie et ne  rompt pas face aux débats qu'elle ne pourra pas fuir un moment ou un  à autre si elle est investiemais jene devraispas m'exprimer sur le sujet, c'est épidermique , je trouve cette femme fausse, un 6ème sens....enfin et surtout j'exècre ceux qui ne font pas face dans de tels enjeux, parce que c'est insultant pour le peuple que nous sommeset elle ne cesse  de se  défiler comme une anguille

amarula 19/10/2006 16:30

Une lame, certes, mais plutôt courbe et pas très fine . .