La minceur ne fait pas le bonheur ...

Publié le par Eva_bien

Les canons de la beauté physique évoluent avec les valeurs successives de la société. L’idée couramment admise que notre corps doit répondre à une esthétique parfaite pour accéder à une existence radieuse risque, à terme, de constituer un marché de dupes.
Les occidentaux du début du XXIe siècle, croient que le but de la vie est d’atteindre le bonheur. Pour y accéder, il convient que nous nous réalisions pleinement. Et, pour cela, nous devons disposer d’un corps beau et vigoureux.
Les Manichéens puis les Cathares considéraient la beauté charnelle comme une tromperie d’essence diabolique. Lorsqu’on voit les choses ainsi, la beauté devient un fardeau.
Une autre croyance, apparemment contradictoire mais somme toute peu éloignée de cette vision des choses, car elle aussi fondée sur l’antinomie de l’âme et du corps, consiste à concevoir la beauté du corps comme un reflet de la beauté de l’âme. La beauté physique signifie l’innocence, la vertu, la bonté, la sérénité, l’intelligence et la bonne santé. Et, vice versa, la laideur corporelle est malsaine. Elle trahit la méchanceté, la stupidité, la bestialité, elle est une anticipation de la maladie et de la mort.
Dans cette perspective, la beauté naturelle n’est plus une croix à porter, mais un don de Dieu destiné à signaler celles et ceux dont l’âme est pure.

Les artifices servent à révéler notre nature

Concevoir les choses ainsi modifie profondément notre vision du monde: comme il n’y a rien au-delà de ce que nos yeux voient, il ne saurait y avoir de beauté mensongère ou révélatrice. Ces nouvelles croyances ne sont pas sans conséquences: elles confèrent une légitimité au culte de la beauté.

La laideur et la vieillesse sont désormais des fautes

Si autrefois la laideur et la difformité étaient des caractéristiques qui, quoique regrettables, étaient à dépasser afin de prendre en considération la nature profonde de la personne, sa beauté intérieure, celle de son âme, elles deviennent aujourd’hui des fautes impardonnables. Les gens laids n’ont plus de beauté cachée qui serait à explorer; ils sont laids, un point c’est tout ! On leur pardonne d’autant moins d’être laids que, dorénavant, c’est leur faute. Car une autre idée reçue consiste à croire que l’on fait désormais ce que l’on veut de son corps, que celui-ci est totalement malléable, qu’en se donnant un peu de peine chacun peut parvenir à atteindre l’idéal esthétique du moment.
Il n’y a rien, croit-on, qui, par la volonté ou par l’argent, ne puisse s’obtenir. La nature mal faite est réparable.l en va de même de la jeunesse, qui s’achète et se travaille. La bonne santé voire l’immortalité s’obtiennent quant à elles par un travail de chaque instant: pour conserver indéfiniment un cœur jeune, des artères souples, des muscles toniques, une taille fine, on mènera une vie saine et sans stress exagéré, on fera régulièrement de l’exercice, on mangera diététiquement correct.
Quant à la graisse qui infiltre le corps,ce que l’on nomme pudiquement les rondeurs, le sur-poids, plus crûment l’obésité, modérée ou morbide… tout cela constitue une addition de fautes impardonnables. Car, la plupart du temps, un peu de volonté suffit, ne cesse-t-on de nous seriner de tous côtés !
Soyons clairs: rien de tout cela ne correspond à la réalité. Cette conception d’un corps à la fois parfaitement malléable, soumis au bon vouloir de son propriétaire, et en même temps réifié est de l’ordre de la croyance, tout comme la conception d’un corps diabolique et mensonger léguée par les Manichéens.
Toutes ces conceptions sont en fait des formes de consolation, car la vérité qu’elles servent à masquer est moins reluisante: l’être humain est périssable; il n’est beau que de façon fugace. Son corps, qui est un objet biologique, est sujet à des dysfonctionnements et tombe malade, se fane et vieillit, et, tôt ou tard, il meurt.
La laideur et l’obésité sont donc aujourd’hui considérées comme des effets de la pauvreté, du laisser-aller, d’une carence de la volonté. La maladie et les effets de l’âge ne sont pas loin d’être considérés de même.
Nous sommes là possédés par un nouveau mythe, une belle histoire: la vie vaut la peine d’être vécue dans la mesure où elle obéit à un idéal esthétique.
Avoir une vie longue, active, bien remplie, tissée de succès de toute sorte n’est plus de l’ordre du souhait, mais de la nécessité.
Le premier problème, avec cette vision esthétisante de l’existence, est qu’elle implique un niveau d’exigence vis-à-vis de soi-même confinant à l’infini: la vie n’est jamais assez belle, assez réussie. Il s’agit là d’un monde sans pitié, dans lequel notre insatisfaction et notre déception de nous-mêmes ont tôt fait de nous conduire à l’autoaccusation, puis à ce que les psychiatres nomment les troubles narcissiques.
Le second problème est qu’une telle vie n’a d’autre débouché que celui d’un bonheur auto-défini, égoïste et solipsiste ( ndlr : Solipsiste, subst. masc. Sujet pensant en tant qu'il se refuse à admettre l'existence des autres consciences et des objets extérieurs hors de son moi. Le solipsiste, en se prenant pour l'être unique, pêche par excès; il se croit capable de remplir à lui seul tous les espaces. Sa personnalité se trouve débordée par cette dispersion dans la totalité du monde (M.-A. LAHBABI, De l'être à la personne, 1954, p. 222)..) . Car les autres, dans cette perspective, ne sont que des comparses, dont le rôle est d’admirer notre corps, sa minceur, la persistance de sa jeunesse, notre personne et notre vie dans leur ensemble.

Des relations humaines sur le modèle d’un casting

Idolâtrer le corps, croire à la minceur, la beauté, la jeunesse et la santé au mérite sont des marchés de dupes. Croire que le bonheur est une denrée qui s’obtient par l’activisme, qu’il soit méditatif ou de l’ordre du business, aboutit en fait au désespoir. Et s’imaginer que le Grand Amour nous tombera dessus, que la personne en question correspondra forcément à un idéal, parce que, n’est-ce pas, on le vaut bien, conduit à concevoir les relations humaines sur le modèle du casting de cinéma ou du monde de la publicité.

Abandonner toutes ces croyances est en fait extraordinairement reposant. Lorsque l’on cesse de considérer l’existence comme une course d’obstacles avec le bonheur comme premier prix, on a alors le temps de flâner, le nez au vent, et de tisser avec ses semblables des liens qui, sait-on jamais?, feront peut-être notre bonheur.
Séduire, c’est fasciner, avoir de l’empire sur l’autre, du pouvoir. Toute séduction est donc violente par nature, puisqu’elle consiste à s’imposer à l’autre. La séduction est un jeu, souvent dangereux, et ô combien excitant ! De la séduction naît parfois le désir, qui autorise les rapports sexuels.
On a tendance à croire, aujourd’hui, que les relations de séduction nécessitent une plastique parfaite.
En fait, ce qui permet de séduire, c’est la présence d’un individu. La beauté y aide, mais la laideur tout autant. Pour séduire, il convient de se faire plus dense, plus intense, et pour cela de mettre en scène ce que l’on est, qui que l’on soit.
Tout cela  conduit à une conclusion d’un optimisme tempéré: même si l’on n’est ni aussi riche, ni aussi jeune, ni aussi beau, ni aussi talentueux, ni aussi mince qu’on le voudrait, rien de cela n’empêche que l’on établisse avec les autres des relations amicales et amoureuses, qui peuvent faire son bonheur et celui des autres. Il faut pour cela considérer les gens pour ce qu’ils sont, et être soi-même avec conviction, ce qui n’est pas une si mince affaire…

source:travaux du Dr Gérard Apfeldorfer, médecin psychiatre.



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Swâmi Petaramesh 04/02/2007 21:25

« La laideur a ceci de supérieur à la beauté, c'est qu'elle dure. »- Serge Gainsbourg.